LAURENT GARNIER @ ASTROPOLIS FESTIVAL 2026

Samedi 4 juillet 2026. 22h00.

De toutes les scènes du Festival Astropolis, « La Cour » du Manoir de Keroual est de loin la plus mythique. Entourée de ses arbres et de ses murs en pierres grises pleines de mousse et de lichens. Le son s’y propage d’une manière incomparable avec une salle, un champ ou un chapiteau. C’est une cathédrale. Les ingénieurs d’Astropolis y placent en plus un système Line Array Audiolite presque surdimensionné. La scène est située pile dans un axe est-ouest et certaines années le lever du soleil éclaire le visage des DJ avec les premiers rayons orangés de l’aube.

C’est dans ce décor de cinéma que Laurent Garnier commence un set qui durera 3h30. Le soleil n’est pas encore couché lorsqu’il commence et la nuit sera bien entamée lorsqu’il rendra les platines. Au pied des grands et vieux arbres qui entourent le manoir et avec un ciel sans nuages qui devient de plus en plus rose, il s’introduit avec un mix Deep House. Les trente premières minutes qui plongent les spectateurs dans l’obscurité de la nuit et la luminance des éclairages se font dans une grande douceur. Les têtes de la foule remuent comme la houle d’une mer calme, la marée monte lentement.

Il a fait près de 40 degrés toute la journée à Brest et les scènes du centre-ville étaient pour la plupart au soleil. Avec le rafraîchissement relatif apporté par l’obscurité et l’océan tout proche, c’est exactement le genre d’ambiance que tout le monde attendait. Le rythme se met lentement à évoluer et les kicks deviennent plus puissants. C’est toujours deep et psychédélique. Ce son attire irrésistiblement une foule nombreuse et la cour devient rapidement pleine à craquer. Passé les trente premières minutes, l’ambiance musicale glisse progressivement vers quelque chose de plus sombre et on sent gagner quelques décibels. L’équipe d’Astropolis craque des fumigènes de toutes les couleurs pour les 30 ans du Festival, au milieu d’une foule qui s’exprime de plus en plus fort.


C’est parti. Le public est GO, les conditions sont parfaites : la fusée Laurent Garnier peut s’envoler vers les étoiles. À T+45 minutes c’est le décollage. Tous les éléments de la décoration s’illuminent les uns après les autres, Laurent est entouré de LED qui le pointent comme le messie au milieu de l’autel de La Cour. De longs synthés, des percussions, et puis on refait un passage vers la House. C’est un long fil continu et pas un morceau qui en suit un autre. Tout est parfaitement synchronisé comme pour un évènement de la NASA.

Laurent Garnier est une légende de la Techno. Il aura acquis au fil des décennies des compétences rares et partagées par très peu d’humains sur cette planète. Le voir fabriquer sa musique en live est d’une indescriptible difficulté à retranscrire avec des mots. Il maîtrise et joue avec nos sensations, se connecte directement aux récepteurs de nos neurones et décide à quel moment ils doivent libérer de l’adrénaline ou de la sérotonine. Les lasers dessinent des raies mantas sur la cime des arbres, la fumée de la scène s’envole en grandes tornades avec la petite brise marine. Après un début de mix pareil il est certain que les druides de Bretagne lui ont maintenant donné la bénédiction, certains assistent même probablement au show.

Ultra concentré, constamment en multitasking mais surtout possédant un répertoire mentalisé dans la RAM de son cerveau qui doit bien faire plusieurs petabytes : Laurent Garnier est un chef d’orchestre qui navigue avec la musique comme un dauphin est à l’aise dans l’eau. Il aime avoir le temps de faire monter lentement le rythme, au gré d’un set complexe et progressif, qui passe par plusieurs étapes, amenant le public au nirvana lorsque bon lui semble. On le retrouve souvent sur des sets qui durent plusieurs heures, parce qu’il apprécie d’avoir le temps de nous faire explorer plusieurs galaxies d’émotions.


Au bout de deux heures l’auteur de ces lignes doit partir filmer un autre artiste. Mais c’est impossible : le spectacle, la lumière et les couleurs sont parfaits, le son est excellent. À chaque fois « encore cinq minutes ». Encore « cinq minutes ». Chaque mix est meilleur que le précédent. On a dépassé l’atmosphère et le deuxième étage de la fusée Laurent Garnier s’est séparé, il fonce maintenant vers l’orbite à pleine vitesse. On entre dans une phase Acid. Ça jump de partout dans la foule, des couples s’embrassent accrochés en hauteur aux grilles pendant que d’autres ont grimpé sur les murs en pierre du Manoir pour danser dans les cadres de ses fenêtres. Le bar tourne à plein régime. L’ambiance a totalement changé en quelques minutes.

Cette deuxième phase devient progressivement encore plus intense. Techno, Acid, House, le sol vibre depuis les profondeurs de la terre. L’ingénieur lumière colore successivement La Cour dans des thèmes bleu, rouge puis vert, il fait pétiller les décorations, repeint les murs de pierres, balance de la fumée, éblouit de lasers les scalps de la foule. Il nage à la frontière de déclencher une crise d’épilepsie générale. Laurent est en transe et tout son corps danse en gardant les doigts fixés sur la table de mix, les yeux fermés dirigés vers le ciel, ne redescendant dans la réalité que seulement quelques instants pour jeter un oeil aux machines et affiner quelques réglages.

Entièrement connecté avec son public, il kiffe chaque instant et c’est vraiment beau à voir chez un artiste sur la scène depuis bientôt quatre décennies. Il ne se produit pas pour le « fame » ou pour l’argent et c’est quelque chose que l’on ressent dans la qualité de chacune de ses prestations. Certaines sont restées légendaires (Le Sucre à Lyon, la Boiler Room au Dekmantel festival d’Amsterdam, le B2B avec Jeff Mills à Berlin en 2007 et tellement d’autres…). Son passage à Brest en 2014 où il jouera cinq heures d’affilée au Fort militaire de Penfeld pour la clôture des 20 ans du festival Astropolis, reste encore aussi dans beaucoup de mémoires.


On dépasse progressivement la moitié du set. Le troisième étage de la fusée est en orbite et paré pour l’injection trans-galactique. La lumière a été réduite pour habituer les yeux du public à l’obscurité du vide spatial. La Cour est maintenant en apesanteur. La France vient de gagner les huitièmes de final à la Coupe du monde de foot, mais tout le monde s’en fout complètement. C’est si loin tout ça. Si petit de là-haut. Laurent Garnier place un de ses hits, alors les mains se lèvent, un gros nounours se met à danser sur les épaules de quelqu’un, des capotes s’envolent comme des ballons gonflables, la lumière s’intensifie, la musique aussi. Nouvelle poussée vectorielle. Cela sera la dernière correction de trajectoire ; Car à partir de maintenant et jusqu’à la fin du voyage, Laurent Garnier va purger l’intégralité de nos réserves d’énergie pour nous arracher à l’attraction de la Voie lactée.

On ressortira de ce concert avec le sourire des astronautes qui reviennent de mission. Ceux qui font partie du petit nombre d’élus qui ont eu la chance d’assister à l’indescriptible. Le Parrain d’Astropolis se retire en révérence sous une trombe d’applaudissements, avant de revenir pour un After surprise 24h plus tard, en B2B avec Manu le Malin.

Entre le samedi soir et le lundi matin, il sera resté branché dix heures cumulées sur trois scènes du festival. Quel beau cadeau d’anniversaire.


Gaspard Glanz


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