Le moteur de votre voiture ronronne, vous avez le pied sur l’embrayage et la première vitesse prête à rugir au signal lumineux.

C’est alors que votre champ de vision se réduit dans sa partie inférieure, comme brouillée par de petits picotements visuels. L’acouphène se tient en embuscade et vous ressentez un certain malaise, une sensation indescriptible ressemblant à une légère montée de drogue. Quelque chose va se passer, vous le savez, vous le sentez. Il s’agit des toutes premières minutes de la migraine : environ 20% des sujets ressentent ce que l’on a coutume d’appeler “l’aura migraineuse”.

C’est le signal qu’elle arrive, un indice très pratique pour prendre le plus vite possible sa dose d’anti-inflammatoires ou d’analgésiques (contrairement à un antalgique qui ne fait que réduire la douleur, une molécule analgésique cherche à supprimer la sensation de douleur), afin d’éteindre le feu tant qu’il est encore à l’état de braises. Cela a toujours été quelque chose d’assez subtil dans mon encéphale, réservé à de très grosses migraines. Mais chez certains, l’aura est un phénomène encore plus handicapant que la migraine en elle-même, provoquant des réflexes non contrôlés, des pertes de mémoire ou même des crises d’épilepsie. Un phénomène étrange, qui provoque un certain sentiment d’anxiété, on sent vraiment qu’il se passe des choses dans son cerveau. Et ce n’est pas une sensation très agréable.

Diminution du flux sanguin dans certains zones du cerveau

La migraine est une céphalée touchant la moitié du crâne, à caractère chronique et invalidante. Elle est trois fois plus fréquente chez les femmes que chez les hommes. Durant une période allant de 4h à trois jours, les symptômes vont des maux de têtes aux nausées, en passant par la photophobie, la phonophobie, avec parfois des vomissements et des acouphènes. Je rajouterais allègrement à cette liste l’agoraphobie, l’irritabilité, l’insomnie, et la perte d’appétit. Même si les causes de la migraine sont encore aujourd’hui partiellement mystérieuses, les anomalies vasculaires qu’elle provoque sont bien identifiées : il s’agit d’une vasodilatation (augmentation de la taille des vaisseaux sanguins) doublée d’une augmentation de la perméabilité musculaire à l’intérieur du crâne. Quant à l’aura migraineuse, elle est causée par une diminution du flux sanguin dans certaines zones du cerveau. On sait par ailleurs depuis quelques années que la migraine est d’origine héréditaire (c’est une anomalie génétique qui se transmet de générations en générations), et qu’elle concerne la région inter-génique (entre les deux gènes) sur le chromosome 8. Cette région interagit avec les 2 gènes qui l’entourent, responsables de la régulation du glutamate, un neurotransmetteur “excitateur” (qui accélère l’influx nerveux entre les neurones).

Par déduction, le fait que de nombreux médicaments contre la migraine interagissent avec le système sérotoninergique oriente la recherche sur un rôle majeur de certains neurotransmetteurs (ou neuromédiateurs) : la sérotonine et lanoradrénaline. Nous en avons déjà parlé et nous en reparlerons dans ce blog, car ce sont ces mêmes neurotransmetteurs qu’exploitent la plupart des drogues. Si l’on devait faire au plus simple, la dopamine est liée au plaisir ou à la récompense, la sérotonine est un médiateur de l’humeur (euphorie versus anxiété) alors que la noradrénaline est un “super carburant” destiné à accélérer l’influx électrique entre les neurones (comme le glutamate, c’est un neurotransmetteur excitateur).

Un de mes prof de Sociologie Cognitive nous avait appris à bien identifier la noradrénaline avec un exemple simple : lorsque vous dormez la nuit, la plupart des bruits ne vous réveillent pas car vous les avez déjà identifiés. Votre cerveau (qui ne dort jamais) n’a pas besoin de faire “appel à la conscience” pour les décoder. Les bruits d’un bus qui passe, d’une chaudière qui s’allume ou de votre colocataire qui va aux toilettes, cela ne nécessite pas de faire appel à la conscience, vous pouvez dormir tranquille. Par contre, si une porte claque, si un verre se casse ou si quelqu’un se met à crier juste à coté de vous, vous allez brusquement ouvrir les yeux, et retrouver en l’espace d’une fraction de seconde un état pleinement conscient. C’est un “push” de noradrénaline, le neurotransmetteur qui vous réveille comme un coup de marteau. Intimement lié avec l’adrénaline (dont il est un précurseur), il évoque des sensations de peur, d’intense concentration, comme si vous étiez soudain en vélo à 190km/h sur l’autoroute.

Dopamine, Noradrénaline et Sérotonine

Un ami que j’estime être complètement fou (même s’il est titulaire d’une thèse en médecine) s’est amusé à s’injecter de l’adrénaline, juste pour voir ce que cela faisait. À titre informatif cette molécule, présente dans tous les chariots d’urgence des hôpitaux, est utilisée pour relancer un coeur à l’arrêt quand les massages cardiaques sont inefficaces, ou que le patient va être choqué électriquement. Assis dans un fauteuil bien rembourré, il s’est branché à une perfusion de sérum salé dans lequel il avait méthodiquement glissé quelques CC d’adrénaline, et a attendu, stylo en main, prêt à retranscrire ses sensations. En quelques secondes son visage s’est rempli d’effroi, il s’est enfoncé dans le fauteuil comme si celui-ci était en guimauve, avec la respiration très forte et un rythme cardiaque manifestement à plus de 130 pulsations par minutes. Une fois le trip passé, ses paroles ont raisonné dans la pièce comme si elles étaient sorties de l’enfer : “c’est le délire le plus terrifiant de toute ma vie, je n’ai jamais eu aussi peur de mourir”

Pourtant, l’animal n’est pas un novice. Après une dizaine d’années dans une des plus prestigieuse école de médecine d’Europe, je peux vous assurer qu’il a su doser l’adrénaline en fonction de son poids et des capacités de son coeur à supporter l’effort, afin de ne pas risquer inutilement de débarrasser l’humanité d’un être aussi atypiquement cogné de la tête. L’adrénaline l’a terrifié, c’est tout ce qu’il a ressenti si l’on exclu les effets pour lesquels la molécule est usuellement employée. On comprend bien à la lecture de cette histoire à quel point les neurotransmetteurs ne sont pas seulement des “signaux électriques” venant du cerveau, destinés à dire au corps “branche la télé, éteint la lumière…”. Non. Nous ne savons pas encore vraiment comment ni pourquoi, mais le subtil équilibre de ces substances dans le cerveau, dans le sang et dans les muscles, contrôle toute une série de phénomènes bien plus complexes que sont par exemple certains sentiments, la dépression, la migraine, l’épilepsie, et j’en passe.

Nous n’évoquerons pas aujourd’hui les circuits “opïodes” et “cannabinoïdes” endogènes, que la science vient à peine de découvrir, et qui jouent des rôles cruciaux dans le fonctionnement de notre corps, dans des domaines aussi variés que la douleur, le sommeil, la faim ou la reproduction. Mais revenons à la migraine.

Qui s’y frotte s’y pique

Si vous n’avez pas de migraines, ne vous estimez pas tranquille pour autant, car elle peut apparaître entre l’âge de 10 et 40 ans. On estime d’après les enquêtes pharmacologiques que 6% de la population américaine souffre de migraines. Les traitements sont lourds, ils ont des effets secondaires déments, et la plupart des molécules utilisées provoquent une dépendance, en particulier les dérivés de l’opium. Il existe plusieurs familles de traitements que l’on a tendance à explorer par étape en fonction de la non-efficacité des précédents. Pour ma part, arrivé à l’âge de 25 ans je les ai tous essayés sans aucune exception, sauf peut-être ceux qui ont été retirés du marchés avant les années 2000. Les dérivés de l’opium (Morphine, Codéine, Tramadol, Dextropropoxyphène…), de l’ergotamine (LSD, dihydroergotamine…), les Triptants, Anti-inflamatoires, corticoïdes stéroïdiens ou non… Je n’ai jamais pris le risque de toucher aux médicaments destinés à lutter contre l’épilepsie, car leurs effets secondaires ont la fâcheuse tendance à devenir définitifs. Quant aux dérivés de l’opium, malgré leur redoutable efficacité contre la douleur, ces molécules restent des drogues dures. Et qui s’y frotte s’y pique.

Cette série de chroniques est dédiée à la migraine, ses effets, ses traitements et leurs dangers, couplés à quelques appréciations qui n’ont absolument AUCUNE valeur médicale. Il s’agit du ressentit d’un “patient” et non d’un médecin. En vérité, je ne saurais vous donner d’autres conseil que celui de ne JAMAIS prendre ce que vous pourrez lire ici pour un avis médical, à moins de considérer que nous vivons dans un monde où le site Doctissimo est un manuel de médecine. Ce sont des commentaires de vie migraineuse. Nous avons chacun (sauf les jumeaux) un code génétique différent ; et bien plus que cela, c’est l’expression de ce code génétique en fonction de l’environnement qui détermine ce que vous êtes.

Love,

Gaspard