J’étais aussi rue Victor Letaille, près du métro Ménilmontant, le soir du premier tour. Je suis réalisateur, et tourne actuellement un long-métrage documentaire, un portrait de jeunes dans la nuit de Paris. Je me suis aussi retrouvé dans cet immeuble où une vingtaine de manifestants, tous très jeunes pour la majorité, se sont réfugiés, acculés par les gaz lacrymogènes.

 

Ce soir-là, dans le hall de l’immeuble, j’étais le premier sur le chemin des policiers, quand ils sont parvenus à ouvrir la porte de l’immeuble. Ils ont jeté un pavé de lacrymo au bas de l’escalier où je me trouvais et tout est allé très vite. Je me souviens avoir vu trois ou quatre policiers hurlants foncer sur moi, la plupart masqués. Ils m’ont fait trébucher, m’ont arraché le masque à gaz et les lunettes que je portais pour me protéger des gaz, me griffant le visage au passage. « Nique ta mère ! », « Enculé ! » : ils m’ont insulté, frappé sur le dessus du crâne, dans la hanche, puis l’un d’eux m’a saisi par les épaules et poussé dans les escaliers dans le sens de la descente. Un autre s’est emparé de ma caméra et l’a violemment jetée au sol. Tout en leur criant d’arrêter, je me suis agenouillé pour la récupérer. Aussitôt, l’un d’eux a repris l’appareil et l’a brutalement lancé à terre une seconde fois. Je l’ai ramassé, et un policier m’a de nouveau balancé dans les escaliers. Je me rappelle avoir eu ensuite la sensation d’être poussé de mains en mains, cherchant dans le moindre barreau ou mur un moyen de me rattraper ou de me stabiliser, jusqu’à m’immobiliser sur le sol. Ils m’ont finalement attrapé par les jambes et fait dégringoler les dernières marches ainsi.

 

Ce qui est arrivé aux manifestants qui se trouvaient derrière moi, je n’ai eu que le son de leurs cris pour l’imaginer, le temps que les policiers me fassent définitivement sortir du hall. La série de témoignages sur le site Taranis m’a permis de raccorder des récits et des images à mes souvenirs sonores.

 

Si c’est dans les habits d’un commando spécial que les policiers sont entrés dans le hall de l’immeuble (cagoulés, gantés, Flash-ball pointés sur nous), c’est donc en milice vengeresse qu’ils se sont comportés une fois passé le seuil de la porte d’entrée. C’est à cette transformation que nous avons assistée ce soir-là. Ce qui s’est joué dans le passage d’une rue éclairée à l’ombre d’un hall d’immeuble, c’est l’éclatement des masques républicains de la Loi et de l’Ordre, qui cachent de plus en plus mal une disposition à la violence qui n’attend que des occasions, des coins d’ombre, pour se réaliser pleinement.

 

« On ne sait jamais ce qu’on filme » par Matthieu Bareyre

 

Nous n’avions pas montré autre chose il y a un an avec Thibaut Dufait dans le court film « On ne sait jamais ce qu’on filme« , une scène de violences policières sur des manifestants menottés lors d’une intervention sur la Place de la République le soir du 28 avril 2016. Ce qu’il se passe dans l’ombre d’un hall, d’une garde-à-vue, de la banquette arrière d’une voiture ou d’une cellule de fouille n’est pas exceptions, bavures ou défaillances de quelques fonctionnaires surmenés, mais ce qu’une institution trouve juste, normal, supportable, de faire subir à des citoyens qu’il va bien falloir finir par appeler, comme dans n’importe quel système politique autoritaire, des opposants politiques. L’ombre nous donne la mesure de ce que la police tend de toute sa force à instaurer comme une nouvelle normalité, un nouveau quotidien.

 

Et elle y parvient. La preuve en est que je m’étais résolu, avant de découvrir la série de témoignages sur le site Taranis, à ne pas décrire publiquement cette soirée. Raconter, écrire, décrire, je l’avais fait après avoir été brutalisé une première fois lors de la session de tournage d’avril 2016. Mais des récits, des vidéos, tout comme des atrocités à quelques mètres de nous, nous en avons tant et tant vus ou lus depuis, que notre regard s’est comme durci, comme une peau devenue calleuse, impropre à la perception fine qui forme la sensibilité. Le premier tour ? Un soir comme un autre.

 

Par-delà les écarts d’opinions au sujet des violences policières, l’accoutumance à leur réalité comme à leurs images est désormais la base d’une expérience commune à toute une génération, pour ne pas dire une population. Dans cette France à cran, c’est bien collectivement que le curseur personnel, subjectif, corporel même, de l’intolérable est monté d’un cran. Cette lente mais sûre mutation concerne tous les acteurs de la situation : les manifestants en premier lieu ; ceux qui, comme moi, essayent de fabriquer des images ; ceux, simples spectateurs, qui les découvrent à la télévision, sur internet ou au cinéma ; et, bien sûr, les premiers acteurs de cette violence, les policiers eux-mêmes. Et certains d’entre eux, ce soir-là, semblaient comme désemparés, perdus, de voir leur compagnie agir de la sorte. Pendant l’arrestation, alors que nous étions tous alignés contre un mur, l’un d’eux me signifiera, à part, qu’il ne se sentait pas fier de ce qui se passait sous ses yeux ; il me fît cet aveu désarmant, comme un rêve d’enfant déçu : « mais moi, j’ai choisi ce métier pour attraper les voleurs. »

 

En l’espace d’un an, depuis le printemps 2016, nous nous sommes donc habitués à un degré de violence supérieur et, en retour, cette violence, qu’on le veuille ou non, nous a aussi changés. Leur dureté nous veut durs, et la dureté de ce cadre décide, qu’on le veuille ou non, du degrés de violence que nous sommes capables d’encaisser ou de renvoyer, d’expulser de nous-mêmes, quitte à en garder, sans trop nous en rendre compte, une grande part en nous. Insensiblement, la police nous déplace sur son terrain, celui de la force. Avec le risque à la longue de ne plus nous ressembler tout-à-fait.

 

C’est pourquoi cette brutalisation s’applique autant aux seuls concernés qu’elle nous révèle la nature du lien actuel entre la police et tous les citoyens. En banlieue comme en manifestation, les violences policières sont devenues les meilleurs révélateurs, comme une ligne discontinue de symptômes, de tout ce qui nous relie et nous sépare de l’État en cette fin de quinquennat. Et s’il n’est pas une atteinte, réelle ou supposée, à la police qui ne soit commentée par nos actuels ou futurs représentants, c’est que la police est devenue la dernière manière pour eux d’avoir un quelconque rapport à nous. Nous brutaliser, c’est une manière particulièrement intense, de se garantir (et de nous rappeler) qu’ils ont effectivement un pouvoir sur nous tous. Commenter, gloser, ou même ignorer, cela présente l’avantage de recouvrir, détourner ou nier une réalité terrifiante : l’autonomie et l’impunité grandissantes dont jouit aujourd’hui la police ; en particulier sous cet état d’urgence dont seuls quelques responsables associatifs et professeurs de droit s’attachent encore à exiger la fin avant l’arrivée d’un nouveau pouvoir, probable vox clamens in deserto (http://www.lemonde.fr/libertes-surveillees/article/2017/04/19/m-hollande-levez-l-etat-d-urgence-avant-de-partir_5113420_5109455.html)

 

La garde-à-vue de 18 heures qui fit suite à mon arrestation, c’est au cours de la prise en note de mon procès verbal par l’Officier de Police Judiciaire que j’ai trouvé pour la première fois les mots pour la décrire. Je me sentais faible, je lui demande s’il était possible d’avoir un verre d’eau. Il me répond que c’est une évidence, qu’ils sont « humains » et qu’ « ici, on ne traite pas les gens comme des chiens ». Je lui rétorque que, compte tenu de notre traitement, j’avais du mal à imaginer ce qu’ils feraient à des chiens ; que si nous n’étions pas des chiens, cela faisait 15 heures que je n’avais avalé qu’un petit plat de riz écœurant, deux verres d’eau, dans une cellule de 3 mètres sur 2 d’où remontaient sans arrêt des effluves de mort et d’égout, une parfaite petite geôle où nous étions 4 à nous serrer, sur des matelas de fortune, à nous partager deux couvertures, sous l’œil d’une caméra de surveillance flanquée sur l’un des coins du plafond ; où il était impossible de fermer l’œil plus d’une heure, le sommeil constamment interrompu par les coups assourdissants que tout un chacun devait a minima donner pendant plusieurs minutes sur la porte métallique pour espérer obtenir l’autorisation d’aller aux toilettes ; des toilettes sans lumière, trou noir où l’on s’enfonçait à l’aveugle et dont les policiers exigeaient que nous laissions la porte entrebâillée. J’ai connu des chiens plus heureux. Coupable ou innocent, c’est à une première expérience carcérale, à une punition, à un avant-goût de prison ferme, qu’a droit quiconque se retrouve en garde-à-vue.

 

Chaque information sur notre situation, il faut la quémander, saisir l’opportunité de la venue d’un des matons venu chercher l’un des détenus et, avant qu’il ne referme la porte et ne disparaisse dans le couloir, lui lancer : « Hey, ça dit quoi pour moi ? Ça en est où ? » À mes côtés, un jeune de 22 ans « là pour stup » entame sa 40ième heure de GAV prolongée et, malgré ses demandes réitérés, n’a toujours pas pu être auditionné. Il me dit qu’il est épuisé, au bord de la crise : « J’ai tellement faim que je n’ai même plus faim. » Ils attendront la dernière limite du droit, la fatidique 48ième heure, pour le libérer. Un autre de mes codétenus, 26 ans, l’un des 28 GAV de la rue Victor Letaille, m’avouera, une fois sorti, enfin à l’air libre, avoir fait plusieurs crises de larmes pendant la nuit, pris par l’angoisse. Pas loin de notre cellule, une jeune de 18 ans et une femme de peut-être 50 ans, toutes les deux embarquées avec moi la veille, se partagent un espace plus petit encore, et dont les murs sont recouverts d’excréments plus ou moins anciens. Une fois libérées, elles me décriront leur enfer, ce double sentiment de « n’en plus pouvoir » mais de ne pouvoir rien.

 

Je mesure ce qu’il me faut de naïveté feinte pour retrouver un peu d’étonnement devant une violence au fond si peu exceptionnelle. Présent ce soir-là en tant que « réalisateur-d’un-long-métrage-documentaire-pour-le-cinéma », je mesure aussi que le traitement humain et juridique dont j’ai pu bénéficier, tant dans le comportement de l’OPJ à mon égard que dans celui de l’avocate qui, consciente de mon statut, ne s’en faisait visiblement pas trop pour moi, relève du privilège en comparaison de ce qui est réservé communément aujourd’hui aux manifestants. Ma position n’a d’intérêt qu’en tant que point de vue possible sur la vulnérabilité totale du simple manifestant devant l’institution policière. Lors du rendez-vous confidentiel qui nous est accordé, le temps d’une demie-heure, avec l’avocate, l’une des premières choses qu’elle m’a dite après m’avoir écouté était sans ambiguïté : « vous n’avez pas le profil. » Mais quel profil exactement ? Ce dont ma caméra cassée et la « raison professionnelle » me protègent encore un peu, c’est d’une suspicion sans borne de l’institution concernant ma présence dans une manifestation spontanée visant à contester le choix que nous laisse le système électoral actuel. Car, en France, en 2017, il est plus que jamais devenu suspect de parler, d’agir et de vivre politiquement. Ne plus manifester, ne plus s’exprimer : c’est la recommandation que l’institution policière cherche à inculquer aux corps comme aux esprits. Par tous les moyens, la police cherche à nous dissuader de continuer à faire ce que son propre comportement à notre égard rend toujours plus nécessaire, indispensable, en un mot vital.

 

 

Matthieu Bareyre

 

Photo d’illustration : Paul ROQUECAVE