De nombreux témoignages s’accumulent sur une « nuit compliquée » avec la police à Paris, après le 1er tour de l’élection présidentielle. D’abord à Bastille, puis en manifestation sauvage et enfin autour du quartier de la place de la République. Journalistes, manifestants et même riverains : tous évoquent un « nouveau niveau de violence et d’intimidation » franchi par les forces de police. Liste non exhaustive de témoignages.

 

1. JOURNALISTES

 

Nnoman est un photo-journaliste du Collectif Oeil et du magazine Fumigène reconnu pour son travail sur les mouvements sociaux. Il a été agressé en marge de son travail durant la manifestation, frappé avec son propre matériel photo et s’est fait détruire sa carte mémoire. Il témoigne à chaud :

 

Témoignage de Clément* qui a assisté à la scène :

« Hier soir j’étais sur la place de la république à Paris avec deux amis. Vers minuit nous prenons la décision de partir. Nous nous dirigeons vers le métro qui est à l’angle de la rue du temple. Au moment d’entrer dans la bouche de métro, j’aperçoit 4/5 personnes en train d’extraire quelqu’un du rassemblement. Je pense au début à une rixe entre manifestants et journaliste vu que personne ne porte de brassard et que la personne qui est en train de se faire extraire porte casque et masque à gaz et est avec du matériel vidéo.

Je reste à l’entrée de la bouche pour surveiller ce qui se passe. C’est à ce moment que je comprends qu’il s’agit de policier puisque je vois dans la main de l’un d’eux une matraque télescopique. Je préviens mes amis qui eux étaient déjà entrés dans la bouche de métro. J’aperçoit la personne que je pense être un journaliste se faire violement plaquer et molester sur la vitrine du magasin camaïeux par les policier toujours en civil et toujours sans brassard. Le temps que mes amis remontent du métro, le journaliste a été emmené derrière le cordon de cars de CRS qui était positionné sur la rue du temple.

En nous approchant nous voyons un CRS fracassé sur le sol ce qui nous semble être un boitier d’appareil photo. Nous restons quelques minutes devant le cordon de car de CRS à attendre pour voir ce qui se passe.

C’est là que nous voyons sortir les policiers qui avaient embarqués le journaliste. Il sont toutous sans brassard, habillés et masqués comme des manifestants et ils repartent dans le rassemblement. Vu que nous ne voyions rien et que nous ne sachions pas quoi faire, nous sommes partis et je vous ai envoyé un message via votre site pensant qu’il s’agissait de quelqu’un de votre équipe.

Ce n’est que ce matin que j’ai appris qu’il s’agissait de Noman Cadoret qui a été arrêté et molesté hit soir place de la République.
Voilà ce que je peu dire à chad de ce que j’ai vu hier soir place de la république à Paris.

« La liberté est un bagne aussi longtemps qu’un seul homme est asservi sur la terre. » Albert Camus. Les Justes »

 

 

 

Au même moment un reporter de StreetPolitics s’est vu forcé de livrer sa caméra et ses données dans le but « d’aider à une enquête » sur des faits qui venaient de se produire. Cette pratique est totalement illégale, il s’agit d’intimidation et d’obstruction manifeste au travail de la presse.

 

 

 

Nous n’avons pas d’information sur ce photographe, mais il a visiblement aussi passé une mauvaise soirée :

 

 

 

 

 

2. RIVERAINS

 

Un riveraine excédée demande à des policiers sans matricules ni brassards « qui êtes-vous ?! ». En échange ils lui volent son téléphone portable. La vidéo est encore en ligne :

 

 

 

 

3. MANIFESTANTS

 

Témoignage d’un manifestant présent dans l’immeuble pris violemment d’assault par les forces anti-émeutes, rue Victor Letaille :


« Dimanche soir et suite aux résultats des élections, j’ai rejoint avec quelques amis une manifestation spontanée partie de Ménilmontant. Après 3h de manifestation, nous avons dû nous disperser car l’étau policier se resserrait sur nous.


Nous apprenons que parmi ceux qui se sont fait séparer du cortège, deux scènes ont lieu dans deux endroits différents et très proches. Un groupe de 80 personnes se sont fait mettre à genoux dans la rue, tenus en joue, et toute personne qui bougeait un peu trop recevait des coups de matraque. Ils ont tous été emmenés au commissariat de l’Evangile. Un autre groupe qui s’était réfugié dans un immeuble s’est fait sortir des lieux d’une manière assez angoissante : une sorte de haie d’honneur comme lors d’un mariage mais où il s’agissait de coups de matraque télescopique en guise de riz. Apparemment ceux-là n’ont pas été arrêtés si je ne m’abuse.


L’un de mes amis proches fait partie des 80 amenés au commissariat de l’Evangile. Mais je suis place de la République, je n’ai aucune nouvelle de lui, et sur la place, les choses s’enveniment. La police encercle la place et tire un nombre conséquent de grenades lacrymogènes, non sans rappeler quelques heures de Nuit Debout l’an passé.


C’est à ce moment-là que je m’échappe, commençant aussi à sentir la fatigue. J’ai pour objectif de rejoindre un de mes amis qui habite à Ménilmontant, et j’apprends qu’il s’y déroule aussi des manifestations spontanées. En arrivant à Ménilmontant, je découvre un nombre conséquent de barricades sur la rue de Ménilmontant. Une baignoire trônait même fièrement au milieu de la chaussée. Quelques poubelles en feu un peu plus loin indiquaient la route que la manifestation sauvage avait dû prendre.


Sur l’esplanade, devant le métro Ménilmontant, un petit groupe s’organise, je me décide à le suivre. Cette manifestation spontanée ne durera pas longtemps, très vite rattrapée par les forces de police qui tirent allègrement au LBD. Une partie de la manifestation s’engage rue Victor Letaille. Nous nous retrouvons pris en tenaille entre deux rangées de policiers anti-émeutes qui nous arrosent abondamment de gaz lacrymogène, de tirs de LBD et de grenades désencerclantes. Nous entrons dans un bâtiment dont la porte était ouverte.

Nous montons dans les escaliers mais il n’y a aucune échappatoire, les fenêtres ne communiquent pas avec la cour, ou alors à une distance présentant bien trop de risques. Je suis au 6e étage et j’entends la porte qui lâche, les agents de police qui montent les escaliers en hurlant, tous cagoulés.

J’ai à peine le temps de saisir mes affaires qu’un agent m’attrape par les épaules et me lance vers les escaliers plus bas. Je vois que la personne devant moi manque de tomber de la rambarde et que les agents en rigolent. Puis j’entends des hurlements, des pleurs, je vois à l’étage en dessous les policiers frapper les gens un par un. Pour bien se figurer la scène, il faut comprendre que les agents étaient dos au mur, perpendiculaires aux escaliers, poussant les gens au choix vers les étages inférieurs ou vers la rampe avec le risque de faire une chute mortelle.


Je n’ai pas le temps de me protéger quand je vois ça que c’est mon tour. Je prends une droite bien placée dans l’œil. Je prends mes lunettes à la main. J’ai peur, je pleure, je crie « Arrêtez, doucement, j’ai des lunettes, vous nous embarquez, on ne résiste pas, vous n’avez pas besoin, s’il vous plaît, ne frappez pas » mais rien n’y fait, je prends plein de coups. Je me suis mis en garde comme à la boxe, je reçois un violent coup sur l’arrière du crâne qui me fera saigner. Il est à noter que les agents avaient leurs casques anti-émeute, beaucoup étaient cagoulés, aucun matricule n’était visible, personne n’a filmé. A un moment, je tombe dans les escaliers et un agent me relève pour mieux me frapper à nouveau. Ils ont tous leurs gants coqués, leurs gifles sont très violentes.


Les coups ne s’arrêteront qu’une fois sorti du bâtiment. C’était très violent. La peur avait saisi tout le monde. Je pensais de suite au G8 de Gênes et à l’école Diaz. Même s’il est évident que le nombre de blessés graves n’est pas le même, il s’agissait là des mêmes méthodes, de la même vengeance, de la même haine, de la même violence qui s’exprimait avec sadisme. Jamais de ma vie, je n’avais connu autant de sadisme, c’était humiliant et ils y prenaient plaisir, ils rigolaient, ils insultaient « bouge salope d’antifa », ils crachaient sur les victimes de leurs coups. Il s’agissait d’une expédition punitive, d’une humiliation collective, d’instaurer une soumission par la force et la terreur. Je vous laisse méditer sur ce dernier mot.


Là tout le monde se fait mettre face au mur de l’immeuble d’en face, mains sur le mur, jambes écartées. Certains auront le pantalon baissé. Un camarade a l’air bien amoché au niveau de la jambe.


Ils procèdent à une fouille musclée, vidant tout le contenu d’un sachet de tabac d’un jeune homme dans la rue, nous interdisant de fumer, ou d’utiliser nos téléphones. Nous sommes déjà en garde à vue mais personne n’en sait strictement rien. Ils prennent les cartes d’identité de tout le monde et 5 agents les prendront en photos sur leurs téléphones personnels. J’ai peur, j’ai honte, j’ai mal au ventre, je ne me sens pas en sécurité. J’ai l’impression que tout ce que j’ai pu apprendre en cours sur le droit constitutionnel, le droit des libertés publiques, le droit international et les droits de l’homme a été réduit en bouillie après 18 mois d’état d’urgence qui n’ont connu qu’une destruction spectaculaire, dont on devra rendre compte devant nos enfants.


Ensuite, ils procèdent à un appel de certains noms, les 7 qui restent dont je fais partie sont embarqués. En réalité tout le monde se fera interpeller, 28 personnes exactement, mais cela nous ne le savons pas. Dans le fourgon je me retrouve avec le camarade à la jambe amochée. En fait il ne peut plus marcher. Il saigne, se tait, les agents ne voulaient pas qu’ils puissent s’assoir car nous sommes trop nombreux dans le fourgon, mais nous lui laissons une place, l’un d’entre nous restant debout à sa place. Les agents de police minimisent la gravité de son état physique, ironisent sur notre sort, nous renvoient à la gueule que nous sommes des « casseurs », que nous « devrions pas aller dans la rue », que « ce que nous avons fait est interdit », que nous « sommes violents » et que leurs « collègues du 11eme arrondissement ont été agressés par nos copains. »


Au commissariat du 20ème, nous apprenons que nous sommes en garde à vue pour « attroupement armé », « violences sur agent de la force publique », « port d’arme », « usage d’armes par destination », « dégradations », « violences en réunion. »


Là, mon avocate ne sera contactée que près de 4h après mon interpellation, ce qui est une irrégularité. On me met dans une cellule de dégrisement alors que je suis contrôlé à 0,00mg d’alcool par litre de sang. Je ne verrai un médecin que 10h après les coups, elle ne verra donc aucune trace du sang qui coulait pourtant de ma tête dans le fourgon. C’est là encore une irrégularité et une illégalité. Le médecin notera mes traces de coups, mes bleus, et me dira que cela vaut une ITT sans me préciser le nombre de jours d’ITT auquel je pourrai avoir droit.


Lors de ma deuxième audition un OPJ rigole à chaque phrase que je prononce lorsque j’explique les raisons de mon refus de prélèvement ADN.  D’ailleurs, l’officière de police qui me réclame mes empreintes en me tutoyant parle de « mon délit. » Je l’arrête tout de suite, je n’ai commis aucun délit, si ce n’est la manifestation non autorisée, j’ai droit à la présomption d’innocence, elle ne doit pas me parler comme ça. Je réclame un temps de réflexion et qu’elle sorte de ma cellule, ce qui me sera accordé. Je donnerai une leçon de droit à tous les agents de police que je rencontrerai, du début à la fin de mes 40 heures d’enfermement.


Je suis amené au dépôt, je ne sais même pas que les charges pour lesquelles nous avons été arrêtés sont toutes tombées, je stresse. Au commissariat du 20e, on m’aura changé trois fois de cellule, fouillé deux fois la cellule et réalisé une palpation dans le couloir. Je n’ai jamais pu avoir de temps de repos sans interruption.


Au dépôt, dans le tribunal de grande instance de Paris, on me notifie mes droits et mon droit à voir mon avocate dans la nuit. Il est 23h45 dans la nuit de lundi à mardi quand j’arrive au dépôt. Il était 01h35 dans la nuit de dimanche à lundi quand ma garde à vue a commencé.


On me fait savoir qu’à partir de 07h du matin, on me redira mes droits et je pourrais voir mon avocate à nouveau. Je suis emmené dans une cellule de 7m². Nous sommes 3, dont un autre camarade, arrêté près de Stalingrad. Lui sait qu’il est ici pour refus d’ADN et d’empreintes. Il refusera la vérification d’empreintes effectuée au dépôt. Je l’accepterai, non sans me poser des questions.

Il faut savoir qu’à chaque fois qu’ils réclament les empreintes ou les photos, ils procèdent à un chantage, disant que c’est forcément puni d’un an d’emprisonnement, alors qu’il s’agit de la peine maximale, laissant accroire que cela nous permettra de prouver notre innocence et de sortir plus vite. Mais ils gardent les empreintes pendant 25 ans. Et pourquoi devrais-je avoir mes empreintes dans leurs fichiers pendant 25 ans alors que je suis innocent ? Ils nous disent aussi que l’on a le droit de les faire supprimer si l’on est prouvé innocent. Mais, alors que je ne le sais pas, je suis déjà innocenté des motifs d’interpellations, donc ils ne devraient pas me les demander.


Je resterai 18h au dépôt, sans jamais voir mon avocate, sans jamais que mes droits me soient à nouveau dits. Mes co-détenus auront, eux, le droit de voir leur avocate, rencontreront l’assistante sociale, mais je n’aurai aucune nouvelle, aucune information, aucune réponse des agents de police.


Vers 17h, une policière vient me chercher pour m’amener devant le substitut du procureur. Je fais savoir à l’agente de police qu’aucun de mes droits n’a été respecté et que je n’ai pas vu mon avocate. Elle me répondra que j’allais de toute manière être libéré. Libération ou non, j’aurai du voir mon avocate. Je le dirai aussi à la substitut du procureur, qui approuvera toutes mes raisons d’aller porter plainte auprès de l’IGPN au vu du récit détaillé que je lui ai fait des évènements des 48h qui ont suivi dimanche soir.

Je sors du Tribunal avec un rappel à la loi pour refus de prélèvement ADN, je suis soulagé, mais ça reste dingue pour moi. Pourquoi devrais-je accepter ce prélèvement alors que je suis innocent ?


Maintenant, je me sens toujours fébrile, mais ce qui s’est passé rue Victor Letaille ne doit pas rester sous silence, 
quand bien même il y a fort à parier que cela restera impuni.


Et dire que certains ont peur de Marine Le Pen. »

 

 

Témoignage de la soeur d’un gardé à vue suite de l’interpellation de son frère dans cet immeuble :

 

« Salut les amis, voila je vous fait un detail des dernières 72h. Si vous ne voulez pas me voir râler sur les policiers, vous pouvez arrêter votre lecture et quitter cette page. J’ai passé 72h complètement folles.

Ça a commencé dimanche soir par le résultat des élections. J’ai hésité à aller manifester mon mécontentement dans la rue, mais les quelques personnes sur place m’ayant fait part d’échauffourées, je me suis retenu. Du coup j’ai picolé avec un copain jusqu’a 1h du matin en tentant de refaire le monde. Lundi matin à 5h : un coup de fil d’un copain : « ton frère est en garde a vue, a priori il a été embarqué vers 1h du mat, on a besoin de rassembler certains papiers. »

La galère commence. J’attends deux heures de plus et j’envoie des messages a toutes les personnes susceptible de m’aider. Puis je pars travailler. J’explique la situation à mes chefs afin de pouvoir passer des coups de fils et envoyer des textos en urgence. Je passe la matinée a tenter de joindre ses camarades militants, son colocataires, ses employeurs, connaitre le nom de son avocat, faire des recherche sur internet. Je finis par lire qu’en général les militant passent en comparution immédiate l’après midi. Mes chefs me libèrent et je me rends au tribunal ou je suis rejointe par P. qui m’a apporté un soutien logistique extreme et A. un camarade qui connait les papiers à rassembler (notamment un certains nombre de témoignage de moralité). On active tous les réseau pour ça, et même Eric Coquerel s’active.

Je finis par connaitre le nom de son avocate vers 14h, et j’arrive à la joindre uniquement vers 16h. J’avale un demi sandwich sur le pouce, et continue de poser des tas de questions au tribunal (pour savoir si quelqu’un l’a vu, sait s’il passe bien cette après midi là en comparution). Le fait d’être sa soeur, d’être une fille, de sembler complètement désemparée m’ouvre des portes, et j’obtiens beaucoup plus d’informations que ce que j’aurais eu le droit de savoir. Il y a même un autre avocat qui a fini par se renseigner et me dire qu’il était sur aucune des listes de comparution dans l’aprem.

Lundi 18h : je finis par me pointer au commissariat du 20e en m’appuyant sur le site service publique.fr et plus précisément sur cette phrase « La police et la gendarmerie peut également autoriser une communication directe entre le gardé à vue et un de ses proches (par téléphone, par écrit ou en face-à-face), si ça ne nuit pas à l’enquête. ». Apres plus de 45 minutes de négociations, le chef chef finit par refuser (alors que j’avais réussi a en convaincre plusieurs, mais moins gradé).

Mais j’ai appris au passages plusieurs choses sans qu’ils aient fait exprès de me le dire : il cherche à le rendre responsable, ils ont rien, sa garde a vue ne va pas être prolongée, le dossier a été envoyé au procureur (et non au juge), il est bien toujours dans le commissariat.

Je passe la soirée a chercher des témoignages. J’apprends donc que dans cette nuit la, ils ont procédé à plus d’une centaine d’arrestations, que la plupart ont été relâché et qu’il en restait 29 à 12h en garde a vue.

Les témoignages d’arrestations sont quand même glaçants. Un groupe de 80 a été arrêté boulevard Lafayette, mis en joue, insulté, ont leur a demandé de se mettre a genoux et de rester a genou. Si l’un ou l’autre avait le malheur de se relever (pour se replacer, s’étirer…), il prenait un coup de matraque.

Mon frère a été arrêté avec dans un groupe de 28 personnes à Ménilmontant. Ils ont été pris en étau dans une rue, et se sont réfugiés dans un immeuble. Les flics ont gazé l’immeuble entier. Un manifestant raconte qu’un habitant lui avait ouvert pour qu’il se réfugie et que la police a forcer le passage dans l’appartement pour venir le chercher. Il me raconte qu’il a pris pas mal de coups au passage. Il se souvient bien que mon frère a été embarqué et que les flics n’ont cesser de lui faire des remarques.A la sortie de l’immeuble, ils ont procédé a une fouille complète dans la rue, baissant les pantalons.

Bref, je finis par n’en plus en pouvoir de tout ça et je rentre chez moi. J’envois tous les papiers à l’avocate et on s’appelle. Elle m’explique qu’elle l’a rencontré, qu’il a pris des coups, qu’elle a une dizaine de témoignages de moralité (merci A. d’avoir assuré sur ce coup la).

1h du matin : J’apprends qu’il est déféré au Parquet. Il en a donc pour 20h au maximum. L’avocate me dit qu’elle me donnera des nouvelles le lendemain vers 10h.

8h : Je pars travailler.

9h : J’apprends qu’il doit passer devant un substitut du procureur (donc c’est soit un simple rappel a la loi, soit une amende).

10h : C’est un simple rappel a la loi, il doit passer devant le procureur à 11h

10h30 : mon chef me libère de mon travail, je me pointe devant le tribunal et l’attends a la sortie. Dans le froid.

11h30 : Personne

12h : Personne

13h : Personne

14h30 : Personne. A. m’a rejoint, on décide d’aller manger un bout.

15h30 : Je rentre dans le tribunal pour re-commencer ma pêche aux infos. J’arrive même a me glisser dans la souricière pour avoir des infos. J’apprend qu’il est toujours la. Ça permet aussi de voir vite fait les conditions de détention au Parquet : des cellules qui doivent faire a tout casser 7m², deux ou trois personnes par cellules, une odeur impressionnante, un bruit permanent.

Il sort à 17h ! Il pue, il a des bleus sur le visage, un oeil poché et un mini trou dans le crane.

Apres l’avoir nourri et l’avoir foutu sous la douche, on lui fait raconter :

Ils étaient donc en manifestation sauvage, ils se sont fait prendre en étau dans cette rue de Ménilmontant. Ils se sont réfugiés dans l’immeuble. Ils ont tenté de fuir : certains passant d’une cours à l’autre en escaladant les murs et en sautant de balcon en balcon, certains se cachent dans le noir, plus de sons, plus de lumières, plus de respiration quand un flic passe devant eux, certains pensent trouver refuges chez les habitants et enfin le dernier groupe cherche a fuir par les toits.

C’est là que mon frère se fait attraper au dernier étage de l’immeuble. Le flic le choppe le balance sur la balustrade, il manque de basculer et le flic rigole, puis le rattrape, l’insulte copieusement, lui met une grosse claque (mon frère a alors le réflexe de prendre ses lunettes à la main pour pas qu’elles ne soient cassées dans cette arrestation), puis le balance dans l’escalier. Au palier en dessous, un flic le réceptionne, le relève, l’insulte, le tape et le balance dans l’escalier pour qu’il descende au palier suivant. etc etc jusqu’en bas. Puis il est projeté contre le mur de l’immeuble d’en face sous les coups de poing gantés et de matraque (il en prendra d’ailleurs plusieurs sur la tête qui le feront saigner, mais les policiers n’en auront rien a foutre).

Il a donc les mains sur le mur avec les autres. Ils se font insulter copieusement, on leur baisse le pantalon afin de procéder à une fouille complète au milieu de la rue, le jeune à coté de lui tente de résister au fait qu’on le déshabille dans la rue, les flics lui tape dessus (il finira avec une jambe cassée, il est sorti de l’hôpital il y a peu).

Une fois au commissariat, il mettra 10h à voir un médecin, qui ne tiendra pas compte de sa blessure à la tête puisque ca ne saigne plus. Les flics tenteront de lui donner un autre avocat que celle qu’il a désigné. Il sera transféré trois fois de cellules, en compagnie des rats, sur une des cellules il y a de la merde sur le mur, il s’enroule dans sa couverture et grelotte quand meme.

Lors de son transfert au parquet, le policier va tellement lui serrer les menottes (« mais non, elle sont pas serrées, quand elles sont serrées, les mains sont bleus AHAHAHAH »), qu’il va garder des traces pendant 5h. Il partage alors sa cellule avec deux autres personnes, un seul chiotte avec un déclenchement de chasse extérieur ! (sur les 16h qu’il restera dans cette cellule, elle aura été déclenchée une seule fois)
j’arrête la pour les details, je ne voudrait pas déformer son témoignage.

Au fur et à mesure que je réalise, j’ai une colère sourde qui monte. Comment ne pas en vouloir aux flics ? Comment est-ce possible de traiter les gens comme ça, les derniers témoignages que j’ai lu dans le genre sont ceux qui racontent les rafles de juifs. Il a été victime d’une ratonnade en bonne et due forme. Il y a un certains nombre de ses droits qui ont été bafoués. Ce n’est pas un terroriste, il n’a attenté à la vie de personne, ce n’est pas un criminel et il est traité encore pire ! Tout ça pour avoir voulu utiliser son droit de manifester. Je suis en colère et là tout de suite, j’ai envie de vengeance car la justice ne fera rien.

Lundi c’est le 1er mai. Il y aura plusieurs manifestations et ca va déborder. Certains camarades suites à ces arrestations ultra violente ont juste envie d’en découdre. Et je les comprends.

Par contre comme je suis une vraie chochotte, je n’irai pas en affrontement direct. Lundi je serais dans la rue, en tant qu’équipe médicale, et je ne laisserait pas un flic me dire ce que je dois faire si cela nuit à mon travail. Je ferais passer mon travail avant le sien. Si je dois pour cela monter dans l’affrontement verbal et me faire embarquer, je m’en fou ! Je ne laisserai pas un flic faire ce travail. Ca ne sert pas à ça un flic ! Ça ne devrait pas pouvoir être flic quand on est capable de ça. Depuis quand les flics sont au dessus des lois ? Depuis quand on peut traiter les humains pire que des bêtes ?

Je n’arrive pas a me résoudre à laisser couler. »

 

 

 

 

3. À RENNES

 

Témoignage de manifestants sur l’utilisation de chiens pour le maintien de l’ordre, le même soir à Rennes :

« À Rennes, aujourd’hui, un rassemblement spontané a eu lieu à République rassemblant les déçus du premier tour. Rassemblement pacifiste à peine né que les forces de l’ordre ont chargé pour nous disperser. Ceux qui tombaient se faisaient matraquer, alors on a couru.

Le gros des manifestants a été encerclé sur un boulevard. Les autres, ceux qui ont réussi à ne pas être enfermés, nous nous sommes rapprochés des lieux en soutien aux personnes encerclées. Au bout d’un moment, les forces de l’ordre ont rechargé. Avec une trentaine de personnes, nous nous sommes abrités dans une cour intérieure. Nous étions protégés par une porte. Un hélico tournait dans le ciel pour nous chercher, franchement ça avait des airs de GTA.

Assez rapidement, ils nous ont trouvé. Deux membres de la brigade canine ont tentés de défoncer la porte et peu de temps après, ils ont reçu des renforts et ont fini par réussir à rentrer.

Certains étaient avec des chiens, d’autres avec des matraques, certains étaient cagoulés, certains sans uniforme, si bien que nous ne savions même pas qui ils étaient.

Le premier ordre a été d’éteindre nos téléphones portables avant qu’ils procèdent à un contrôle d’identité. J’ai pu sortir du groupe les mains en l’air rapidement parce que nous n’étions que deux ou trois filles et que les contrôles s’effectuaient rapidement. Fouillée, identité relevée, de façon banale parce que la policière faisait son boulot et je n’ai rien à dire.

Par contre, il n’en a pas été de même pour tout le monde.

Ils ont contraint les autres à plaquer les mains contre le mur pour être fouillés, à coup de matraques si nécessaire ou à coups de casque dans la tête. Une des personnes du groupe s’est faite casser la rotule à coups de pied. Tous ne s’en donnaient pas à coeur joie. La policière qui m’a contrôlé m’a rassuré et m’a promis qu’il ne m’arriverait rien et un ou deux autres attendaient devant sans animosité.

Je n’avais jamais participé aux manifestations contre les violences policières connaissant de nombreuses personnes dans la profession et ayant un respect énorme pour eux.
Mais ce soir, alors que nous voulions juste exprimer pacifiquement notre désaccord et nous réunir, nous avons subi une violence intolérable.

Si les rassemblements étaient interdits, il est aussi interdit de tabasser des jeunes qui n’ont eu de tort que celui de descendre dans la rue. »